À ce niveau, « je » ne reste ni plus, ni moins qu’une parole. Cette parole dit simplement « je ». Elle parle en son nom. Elle dit « je » et ne dit pas autre chose. Elle invoque une bulle dans le vide du silence. Elle invoque sa propre présence dans l’absence du non-dit. Rien de plus n’est dit sinon « je ». Elle est là toute entière dans sa singularité. Elle est présence dans l’absence, le dit dans le non-dit. Dès lors, dès son évocation, nous prenons conscience du monde du silence. Il nous apparaît là où la parole est passée. Là où sonne le silence, sonnait une parole. « Je » résonnait dans le monde du silence qu’il faisait alors apparaître par son évocation. Dans son évocation, « je » concentre le silence en lui comme une cosse vide. Là où nous pouvions à peine savoir le silence, la parole du « je » remplit l’espace. Plus rien n’est sinon « je ». « Je » englobe l’espace du silence et une fois dit, il résonne comme le silence. Rien ne se trouve dans ce « je » sinon du silence et l’évocation même de sa toute présence dans le dit. Que reste-t-il alors lorsque la parole est dite ? Il reste, laissé à notre contemplation, le monde du dit, le monde de la parole. Le silence est congédié. Il n’est plus. À peine a-t-il été qu’il disparaît aussitôt, congédié par la parole qui l’occupe maintenant et entièrement. Il n’a pas le temps de devenir silence qu’il est déjà parole. On ne peut plus autrement que de constater ce qui a été dit. Et « je » en tant que dit évoque sa toute présence. Plus rien n’est sinon « je ». Il concentre toute l’attention sur lui et sa toute présence. Il convoque dans l’appel de son être. Son évocation l’invoque et il nous convoque immédiatement vers lui pour constater son être. Tout est concentré vers ce « je » qui se dit « je ». Il appelle non seulement les autres vers lui, mais il s’appelle aussi lui-même. Il est lui-même étranger à son « je ». Il est lui-même un autre. « Je » s’appelle à être pour devenir « je ». Il se concentre sur lui dans sa globalité et crée de sa propre évocation cet espace unique pour devenir « je ». Sans qu’il se dise, sans qu’il s’affirme, « je » ne peut être. « Je » s’affirme dans la puissance du dit. Il est verbe, unique et entier. Il est parole, singulier dans le monde du silence qu’il congédie et il est un tout dans sa globalité. Enfin, unique, car rien d’autre n’est dit sinon « je », il n’invoque rien d’autre que lui-même.
Reste que ce « je » ne sort pas du néant, du vide ou de manière ex-nihilo. Il est invoqué par un daemos qui prend la parole. Il est ce « je » parmi une multitudes d’étants en souffrance d’être. Le « je » est ce daemos qui s’affirme dans le « je » qu’il invoque. Évidemment, ce daemos ne saurait être dit sans l’outil de la parole que le corps-Roi lui concède à travers sa voix, sa tonalité, sa marque. Lorsque la voix parle et dit « je » pour invoquer l’être du daemos étant, nous voyons un corps qui parle, une marionnette animée, un vaste assemblage de cellule en mouvement et coordonnées. Un grouillement de plusieurs centaines de milliards de cellules toutes focalisées dans un seul et même « je ». Toutes ? Il n’en est pour ainsi dire qu’une infime partie concentrée à l’élocution du « je », mais c’est un corps entier que nous voyons parler. Nous ne voyons de toute évidence pas quelles cellules sont requises à l’élaboration de la parole et lesquelles ne le sont pas. « Je » ne peut donc s’inscrire au monde de la vue pour savoir ce qui parle de ce « je ». Tout au plus pouvons-nous entr’apercevoir une partie du corps-Roi focalisée sur l’expression de ce « je ». En l’occurrence, pouvons-nous rattacher les cellules du pancréas au daemos en train de s’exprimer en son « je » ? Aucunement. Il paraît absurde de rattacher tout ou partie du corps-Roi à ce « je » qui parle. Néanmoins, gardons à l’esprit que cette parole ne serait rien sans ce corps-Roi. « Je » ne peut donc pas représenter l’image du corps-Roi qui parle. « Je » reste cantonné au monde de l’audible et du dit. Il reste une parole.
Pourtant dans son utilisation courante, « je » est utilisé pour parler de soi et de son être physique. On entend trivialement : « j’ai faim », « j’ai mal » ou « je t’aime ». « Je » devient alors confus avec la sensation de faim, de douleur et d’amour. Il se confond avec le corps-Roi. Le corps-Roi a faim, souffre et aime et fait employer un « je » à la voix pour le faire savoir. Il se rattache de lui-même à l’univers de la parole. Le sentiment d’appropriation du corps au « je » se fait donc dans le sens ascendant. Il est cette baleine qui s’approprie ses parasites et qu’il exploite pour parvenir à ses fins. Le « je » ne peut représenter le corps qui parle, mais le corps exploite la voix de la parole du « je » pour se représenter et présenter un état. C’est toute la force de projection des cellules qui focalisent la parole sur leur impérieux besoin de communiquer. Le corps-Roi apparaît alors comme un daemos supplémentaire ; mon corps comme idée incarnée de mon corps exploitant un « je » emprunté à la parole pour se représenter. Mais il est un daemos d’un type bien particulier. Il est presque irrépressible, obsédant et son refoulement laisse des séquelles et autres traumatismes. Ce n’est pas un daemos idiomatique et rapporté qui a faim, souffre ou aime. C’est tout un corps tourmenté qui rapporte l’objet sur lequel il se focalise. L’être ne peut plus qu’avoir faim, souffrir ou aimer. C’est tout le corps qui parle. Il appelle alors l’objet de son désir dans l’appel de la parole. Il les convoque pour qu’elles viennent vers lui. Le « je » du corps devient la voix directrice et ordinatrice de la parole d’ordre. Il focalise l’univers entier sur l’appel de son désir afin d’attirer son objet vers lui et l’embrasser jusqu’à satiété.
Mais sont-ce ces cellules qui une à une s’expriment dans leur individualité de cellule, offrant aux éventuels passants un spectacle fait de litanies et autres suppliants ? Ou est-ce la force de leur nombre dans leur coordination et leur but commun qui exige la parole ? Lorsque le corps-Roi s’exprime au nom du « je », nous ne valons pas plus que les bancs de poisson évoluant à chaque instant dans la même direction. « Je » devient l’expression de cette direction, cette force directrice, cette focalisation. « Je » ne représente donc plus la multiplicité des cellules qui composent le corps-Roi, mais ma force conductrice qui oriente les cellules vers un même but. « Je » reste donc l’expression d’une unicité, d’une fédération et d’une coalition. « Je » devient l’expression d’une force.
Mais « je » est une coalition à plus d’un titre. Il est le produit de conflits intérieurs, en fait, de véritables guerres intestines, le résultat de pourparlers de toutes les araignées qui ornent notre conscience, enfin, la voix fédératrice des daemos en lutte pour la parole. Il est l’expression de la coalition des paroles qui nous ont été apportées. Sans ces négociations, sans une représentation décente et préalablement discutée, il n’y a pas d’expression du « je » possible. « Je » en tant que parole est un enjeux. Il congédie le non-dit au silence et à l’inexistence. Le daemos qui ne parle pas, ne peut pas prétendre à l’existence. Et celui qui dit « je » dans la globalité de la parole ne pas autre chose que « je ». Il ne dit pas tout ce qui aurait pu potentiellement être « je ». Au moment même où « je » est dit, tout ce qui n’a pu dire « je » est exclu. L’espace dégagé et créé par le « je » est occupé par « je ». Le territoire du « je » s’approprie le « je » qui s’exprime. Le format linguistique même du « je » exclue tout ce qui n’est pas « je » et ne représentant pas sa singularité. L’enjeu est l’exploitation du territoire du « je » pour pouvoir permettre aux prétendants de devenir « je ». Le caractère éphémère du « je » rend l’enjeu précieux et crucial. L’accessibilité au trône même du « je » passe par ce que les autres, les daemos et ceux du dehors, tolèrent qu’ils soit dit. Nous sommes à l’aube de la morale, cet ambassadeur du « je ». L’amoralité des pulsions du corps se heurtant au daemos de la vertu, les démons obsédants et suppliant condamnés à l’éternelle frustration télescopant les tabous d’autrui, la raison, tantôt morale, tantôt amorale, inhibée et dirigée par mes émotions convaincue de parler au nom de ce qui est probe, mon affection pondérée par ma résistance, toutes les paroles catégorisées dans des registres émotifs oeuvrant à l’appropriation de ce qui se donne pour « je ». « Je » sera la daemos le plus puissant qui prendra la parole au nom de tous les autres relrégués au monde du non-dit et de la frustration. Chaque daemos étant l’expression d’une force, « je » devient l’opportunité immanquable pour permettre à cette force de se canaliser dans l’invocation du « je ». Le « je » comme substrat de mes daemos devient l’ambassadeur de la prise de parole. Un ambassadeur maladroit qui ne reflète rien des tensions intérieures et obsédantes et qui se contente de la satisfaction que lui apporte l’accessibilité au trône de la parole.
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